Chapitre B Victor, ah Victor !

Que sait-on de lui ? Pas grand chose, juste les miettes qu’il daigne laisser de temps en temps, quand il est en confiance,comme le jour où il a rencontré Marie Charlotte, l’architecte et a réparé le talon de sa chaussure et lui a proposé une petite place dans son immeuble « au Long Cours ».

Quand il est né il y a bien longtemps, mais on ne sait pas quand exactement, son père à la Mairie s’est trouvé devant une employée un peu sourde et passive qui lui a demandé le nom de l ‘enfant, il lui a répondu Victor puisque c’était son nom, à lui et à sa femme et elle a inscrit Victor comme prénom, c’est ainsi qu’il s’est appelé Victor Victor et qu’on en gardé qu’un pour plus de commodité !

Il a été choyé par ses parents, sa mère Germaine était sage-femme et I’a emmené très tôt battre la campagne pour aider les enfants à naître ; son père Amédée était cordonnier, c’est lui qui lui a appris le métier, l’odeur du cuir et le goût du travail bien fait.

Il allait à l’école quand il avait le temps, il préférait la solitude et la compagnie des livres que lui rapportaient ses parents ou qu’il avait dénichés dans le grenier. Quand ils sont morts, il s’est replié sur lui-même, s’est laissé aller. Il aurait pu se marier mais n’ jamais trouvé chaussure à son pied.

Il a vécu de peu, se contentant de ce qu’il gagnait avec son travail.

S’habillant de noir , ne se lavant que de temps en temps, il est si doux et si généreux que cela ne rebute pas trop ceux qui viennent le voir, que ce soit pour faire réparer des chaussures ou pour parler un peu, écouter ses histoires, ses citations, sa philosophie, il apaise, il rassure. Franchir sa porte c’est entrer dans un autre monde. On se bouche le nez, on louvoie entre les mégots et les chiffons sales, les gamelles, on s’assoit où on peut et on l’écoute.

Pas la peine de venir si on est pressé, il vous regarde derrière ses binocles et vous demande avec le sourire de repasser plus tard…

Il n’a jamais accepté une invitation, ne sort qu’une fois par jour, enveloppé dans sa grande cape noire le soir vers 19h pour ne pas effrayer les passants. Il achète sa maigre pitance et rentre chez lui. IL a gardé cette habitude du temps où il allait sonner les cloches pour I’angelus. Depuis que tout est programmé, il se sent moins utile et regagne vite sa tanière.

On ne sait ni quand il dort, ni quand il se lève, ni quand il travaille. Mais il est toujours debout pour accueillir les enfants à la sortie de l’école, on voit alors des vélos envahir le hall, au grand dam de Maria Luisa, la gardienne. C’est Nicolette et Amandine qui ont rameuté les copains et ils ne manquent pas de passer le voir avant de rentrer chez eux . Doté d’une mémoire extraordinaire, il connaît le nom et le prénom de tous les enfants, de leurs parents

et de leurs frères et sœurs, il leur demande ce qu’ils ont appris à l’école et rajoute maints détails mémorables.

Il leur parle « d’avant», leur récite des poèmes: Rimbaud, Baudelaire et surtout Musset qu’il affectionne particulièrement (Pas Vigny, «Il voyait tout en noir »), Puis il les renvoie gentiment chez eux car le temps file vite..

Il ne se préoccupe pas de ce qui se passe dons l’immeuble ni de ses habitants qu’il salue aimablement les rares fois où il les croise. Regard vif et barbe en pointe (quand elle est trop longue il la passe par dessus l’épaule pour

pouvoir travailler ), c’est un doux rêveur, un « vieillard-enfant », il intrigue mais ne laisse personne indifférent.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *