chapitre C Rosanna Homberg

J’ai loué ce F4 au Long Cours il y a déjà 15 ans, au moment de la première rentrée scolaire qui me laissait orpheline de mes chers élèves,-c’est le monde renversé !-, l’année où est venu mon départ à la retraite. Je voulais prendre le large avec mes attaches brivistes, surtout professionnelles, et revenir à Terrasson.

Non que j’y ai la moindre famille, les miens vivaient à Lyon pour ce qu’il a pu rester des Homberg après la Shoa, mon père sauvé seul, par un pasteur du Chambon sur Lignon, qui l’a accueilli comme cousin, précepteur de ses enfants, est tombé amoureux de sa fille aînée Anna, ma mère, qu’il a épousée en février 45 . Je suis née en décembre et mon frère Frédéric en mars 48. Lui a quitté les études de maths pour devenir botaniste et s’est marié avec une chimiste assez artiste qui lui a donné deux enfants dont je suis restée toujours proche, Pierre le grenoblois et Clara la parisienne. Comme je n’ai pas eu d’enfants, mes neveux sont mes seuls liens de famille et, même si je les vois peu, je les appelle souvent et suis le parcours de mes petits-neveux Agnès et Lucas d’un côté, Fabien et Clémentine de l’autre. Nos parents sont décédés en 89 pour papa et il y a déjà dix ans pour maman…

Je n’ai jamais vraiment aimé Brive mais la Corrèze et la Dordogne recèlent des trésors de paysages et d’architectures rurales.. Libérée des contraintes scolaires me liant à la ville, je rêvais de quitter la vie urbaine pour une vie simple au rythme un peu plus lent…Où que j’aille durant ma carrière de prof de maths je déménageais au gré des affectations, et je me disais souvent, en dehors du travail « qu’est-ce que je fais là ? Pourquoi ici plutôt qu’ailleurs ? Les nominations successives ont décidé de mon parcours sur la carte de France, car, à chaque fois, je restais quelques années et puis changeais, non sans m’être fait des amis et avoir tissé des liens aussi solides qu’extensibles, quoique… En quelque sorte je suis comme un voyageur sans bagages sauf que j’ai accumulé justement bien trop de reliques…Il me reste peut-être, moi qui ne suis pas pratiquante, une part de judéité aussi diffuse et inconsciente que romanesque, un côté juive errante qui me colle à la peau et qu’à tout prendre je préfère à l’étouffante figure maternelle de la mère juive que j’aurais craint de devenir si j’avais eu des enfants.…

Pourquoi Terrasson ? Et pourquoi m’y fixer à la retraite ? Saurais-je d’ailleurs vraiment m’y fixer ? Je me souviens de ce jour torride de juillet 2003 où je m’y suis arrêtée, en rentrant d’un tournoi de bridge à Périgueux. Il faisait si chaud que j’ai voulu boire un verre au bord de la Vézère et puis je n’arrivais pas à repartir, j’ai commencé à marcher dans le vieux Terrasson jusqu’aux pieds de la grande église Saint-Sour et ses jardins en escalier …Certes la vieille ville n’est pas plus grande qu’un mouchoir de poche, et même si elle a un charme fou depuis les belles restaurations qui ont redonné vie à ses échoppes, elle n’a pas la richesse de vie culturelle d’une grande ville…Mais j’ai aimé justement ce qu’elle a d’intimiste et qui sait ? Ce sont peut être ses vieilles pierres qui ont accroché mon cœur, faisant resurgir du fond de ma mémoire la relation si attractive, d’amitié un zeste amoureuse, qui m’avait tant séduite, dans mon vingtième printemps sous le charme d’un copain de fac terrassonnais…Qu’était-il devenu ? Une fois passés les concours, nous avions pris chacun un poste, lui était parti à Saint-Pierre et Miquelon en coopération, puis plus de nouvelles…

Lorsqu’en quittant enfin Terrasson à la nuit tombée, je suis passée devant la résidence au Long Cours, avec vue plongeante sur la Vézère d’un côté et sur le vieux bourg et un beau parc de l’autre, qui offrait à la vente ou à la location plusieurs appartements, je me suis promis de revenir voir ça…

Bref en trois semaines j’avais déménagé de Brive et loué un appartement F4 avec jardin privatif au rez de chaussée de l’immeuble. J’ai bien vu un F2  qui selon la personne de l’agence était idéal pour une personne seule, mais je tenais absolument à avoir un jardin et il me fallait prévoir une grande pièce débarras et assez d’espace pour tous mes meubles . Là je pouvais disposer d’ une petite pièce bureau – chambre d’ami, avoir un grand séjour avec coin salon de musique et une jolie chambre donnant sur le jardin…Ce F4 lumineux et calme au fond à gauche du hall d’entrée m’a plu tout de suite…Quant à l’immeuble, il a toujours été globalement bien habité mais depuis déjà quinze ans que je vis là, c’est fou comme il y a eu du mouvement surtout au premier et au second où les locataires ont tourné… 

Jusqu’ici je m’y suis sentie si bien que rien ne m’a incité à en partir, curieusement je n’ai plus la bougeotte, et suis même devenue une vieille dame pleine d’habitudes ! En fait je conduis et suis toujours libre de partir pour de petits bains de grandes villes que ce soit Bordeaux ou Paris surtout, voir mes petits neveux ou arrières petits neveux et j’aime aussi beaucoup les voyages à l’étranger avec mon amie Berthe même si avec l’âge je suis devenue plus casanière…Mon chez-moi me plaît et j’aime y revenir chaque fois que je le quitte.

Avec mes voisins de rez-de chaussée c’est sûr qu’il a fallu apprendre un peu le mode d’emploi, si je puis dire, de chacun, pour se préserver un peu d’éventuels abus de proximité. J’aime bien que nous soyons ouverts et attentifs les uns aux autres pour si nécessaire nous rendre de petits services, mais je ne supporte pas la curiosité de ceux qui s’ennuient et scrutent votre vie à longueur de journée ! A cet égard entre la gardienne Maria Luisa Goncalva et Mme Dutil, j’ai dû mettre quelques barrières, quitte à passer pour une voisine un peu froide ou lunatique. Je me contente d’échanger sur leurs chats et de partager notre affection commune pour ces créatures à la fois indépendantes et fidèles, mais je m’arrange pour avoir toujours une chose urgente en attente qui me permet d’éviter le hameçon de leurs langues bien pendues, toujours prêtes à papoter sur l’un ou l’autre. Je ne supporte pas…Je dois avouer de toutes façons que j’ai une préférence pour la discrétion des hommes, et que Victor au fond du couloir à droite de l’autre côté, me plaît beaucoup…Presque, vis à vis de lui, c’est moi qui aimerais mieux le connaître jusqu’à saisir même les raisons de ses sorties nocturnes si bien habillé…Il est là depuis toujours, l’un des plus anciens au Long Cours, avant que je n’arrive … Et pourtant il reste assez difficile d’accès, quoiqu’il m’ait très aimablement ouvert son atelier plusieurs fois, à la faveur d’un talon de mocassin cassé ou d’une lanière de sac à recoudre…En plus d’être un bel homme, respectueux et courtois, notre cordonnier garde son mystère et semble connaître toute une anthologie de poèmes d’Appollinaire à Tristan Corbière, Prévert et Villon…Car il en dit souvent ou en chantonne parfois, en travaillant ou en marchant, comme si cela lui évitait de parler de tout et de rien ou de lui…C’est pourtant une manière de se dire aussi, et c’est tellement plus chouette que de déverser à tout venant ses problèmes, des banalités ou des racontars, j’avoue que j’apprécie infiniment…

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