chapitre A Les femmes du rez de chaussée

26Les soirs d’été, Maria Luisa, Rosanna et Monette (toutes trois habitant au rez de chaussée) se retrouvent souvent dans le hall où il fait bon papoter jusqu’à pas d’heure. Certaines mauvaises langues diraient cancaner.

Elles évoquent souvent leur arrivée à Terrasson. Car devenir locataire « Au long cours », ça se mérite. Marie Charlotte choisit ses locataires lors d’une entrevue digne des castings les plus pointus des réalisateurs du cinéma d’art et d’essai. Oui, il s’agit bien d’un casting. L’immeuble est pour elle, une sorte de plateau de cinéma, ou de scène de théâtre où les acteurs ne sont pas des acteurs.

Ce ne sont pas les critères financiers qui l’intéressent mais le vécu et les aspirations du « candidat », ce que sont ses loisirs… Si le courant ne passe pas, MC ne le dit pas d’emblée mais il n’y aura pas de suite.

Si au contraire, il y a affinités, c’est une histoire d’amour qui liera longtemps locataire et propriétaire. Cela peut être orageux mais après la pluie, le beau temps… Quelques fois, MC pressent que ces choix peuvent conduire à quelques accrochages entre tous ces forts tempéraments mais cela l’amuse d’en suivre les évolutions que lui narre avec talent Maria Luisa pour qui elle a beaucoup d’affection.

Ce cru 2018 lui plaît particulièrement. Elle revoit dans sa tête ses locataires du rez-de-chaussée.

Maria Luisa GONCALVA est née près de Porto en 1973. Un an après, la révolution des œillets éclate. La vie est dure pour cette famille nombreuse. L’un des aînés, Fernando, maçon, décide de quitter le Portugal pour la France. Maria ne rêve que de Paris, de Montmartre. Elle n’est pas douée à l’école et à 16 ans commence à travailler dans une usine de sardines. A18 ans, elle décide de rejoindre son frère en France. Elle parvient à économiser un peu d’argent et à prendre un bus qui la conduira jusqu’à la frontière entre l’Espagne et la France.

Elle dit qu’elle a vécu à Paris mais ne s’attarde pas sur cette courte parenthèse désenchantée ; elle n’y a pas rencontré ni le beau français de ses rêves ni travail dans une riche famille. C’est Antonio, séducteur et ambitieux qu’elle trouve sur son chemin. Fernando qui a montré sa propre entreprise, près de Périgueux, éblouit sœur et beau-frère avec la maison qu’il vient de construire pour lui-même. La région leur plait. Maria est enceinte et ils décident de rester dans le Sud-Ouest. Ils y retrouvent nombre de compatriotes. Maria commence par garder des enfants, puis fait le ménage dans des HLM à Boulazac. Elle arrive à Terrasson en 2003 et se présente pour prendre soin de la résidence «Au long cours » et de ses habitants ; elle y met toute son énergie et cette année, elle fantasme sur un concert où tous les musiciens de l’immeuble se produiraient. En ce moment, elle réfléchit aux moyens pour y parvenir.

Dès leur première rencontre, elles ont sympathisé. Marie Charlotte aime beaucoup le Portugal et en particulier, Lisbonne où elle se rend souvent. Elle s’inspire des azulejos pour l’un de ses futurs projets.

Monette DUTIL vient de Montauban dont elle a toujours l’accent chantant. Sa famille possédait des vergers ; elle en conserve des souvenirs de pêches dorées et juteuses dignes du paradis terrestre.

Elle est arrivée par étapes, comme un omnibus : Cahors, Gourdon, Souillac, que des villes avec des gares.

A Souillac, elle s’était installée comme couturière et avait pour voisin Agostinho Pereira dont la tante est Maria Luisa. Il lui a tellement parlé de Terrasson dans son bar où Monette prenait un café tous les jours, qu’elle y est d’abord venue avec lui en visiteuse et s’y est finalement installée, charmée par les maisonnettes et les placettes de la vieille ville. Un soir, où Marie Charlotte déambulait en touriste dans la vieille ville, le nez au vent, elle s’est assise près d’une fontaine. Une dame et son chat partageaient un fauteuil devant une maisonnette pimpante. La conversation s’engagea. Monette se présenta et au fil de la conversation, expliqua qu’elle aimerait bien habiter plus près du centre-ville pour pouvoir faire ses courses sans trop de difficultés. Marie Charlotte allait bientôt avoir un appartement vacant ; elle lui laissa ses coordonnées. Ainsi fut fait, et Monette emménagea Au long cours.

Rosanna HOMBERG était professeur de mathématiques au collège voisin, arrivée à Terrasson au hasard de ses affectations, et non par véritable choix.

Son mari vient de la quitter. Il ne supporte plus ni sa femme, ni surtout ses deux nouvelles passions, le bricolage, et le piano qui lui écorchent pareillement les oreilles.

Elle évoque des incompatibilités apparues, lorsque tous deux ont été à la retraite et se sont retrouvés beaucoup plus souvent ensemble. Elle l’accuse d’être devenu pingre et acariâtre. Lui dit qu’elle n’est qu’une musicienne à la noix.

Elle souhaiterait donner des cours de piano, gratuitement, et cherche vainement des musiciens intéressés. Elle n’apprécie pas vraiment la ville qu’elle trouve étriquée et provinciale. Son rêve serait de vivre à Bordeaux mais elle n’en a hélas pas les moyens. Elle se contente de soupirer en y songeant.

Depuis peu, un accordeur de piano vient souvent, très souvent. Maintenant qu’elle est à la retraite, elle a beaucoup de temps libre, beaucoup trop.

Lundi matin 7H 30.

– Ca y est, ça commence ! S’exclame Maria Luisa.

Quelques coups de sonnette, de durées inégales, viennent de retentir dans sa loge.

Elle repose sur la commode une photo où sa mère la tient dans ses bras, qui date de l’époque où elle vivait dans la rue Santa Catarina, à Porto en 1975. Elle se doute que les résidents ont eux aussi entendu des bruits bizarres, aux environs de deux heures du matin dans l’appartement vide du premier étage, comme si on avait traîné de lourdes caisses sur le parquet…

C’est sûrement Rosanna, se dit-elle, elle prend toujours ma sonnette pour son piano, et elle en joue tout aussi mal.

Monette et Rosanna se tiennent en effet, dans l’encadrement de la porte.

Puis, Alain Delbos et Jean-François Blanchard, qui partent au travail, arrivent à leur tour. Chacun avec ses mots, constate la même chose :

Il y a vraiment un problème dans l’immeuble ; tous ont mal dormi et se tournent vers la gardienne pour les aider à percer ce mystère. Elle ne dispose pas de la clé que la propriétaire a conservée pour effectuer des travaux dans l’appartement.

 

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