RÉSIDENCE AU LONG COURS ET LA GRANDE MAISON

La Résidence AU LONG COURS

Son histoire

La Résidence « AU LONG COURS », c’est toute une histoire, indissociable de celle de l’imposante maison voisine, la « MAISON DE LA TOUR », occupée par cette grande famille depuis 1875.

Comment trois générations auparavant Gontrand De La Tour est tombé amoureux de cette bâtisse mérite qu’on s’y arrête. Depuis son enfance, il était fasciné par un tableau du port de Bordeaux, accroché juste en face de la place qui lui était assignée et qui était signé Gabriel Bouquier. Plus tard, il s’intéressa au peintre. Offusqué par sa période révolutionnaire anti-royaliste, il se réconcilia avec lui grâce à ses écrits et aux tableaux inspirés du christianisme de la fin de sa vie. Il en vint à visiter sa ville natale, Terrasson et, en musardant dans la ville, il tomba en arrêt devant une grande bâtisse de pierre blonde coiffée d’un toit d’ardoise au milieu d’un grand parc arboré et remua ciel et terre pour l’acquérir en 1875, il avait trente huit ans . Avec l’arrivée du chemin de fer, puis des automobiles la famille se rendit de plus en plus souvent à Terrasson et la passion du lieu se transmit de génération en génération au même titre qu’Arcachon leur troisième ancrage. Gontrand De La Tour et sa femme Rosalie s’y replièrent avec leurs deux enfants Guibert et Eugène en 1940 et y restèrent durant toute la guerre.

Leurs enfants « bien » mariés continuèrent à s’y retrouver avec joie et leurs filles s’entendaient à merveille. En 1960, ils durent se partager le confortable héritage qui permettait encore à la famille de tenir son rang en vivant de ses rentes : Guibert l’aîné eut l’hôtel particulier de Bordeaux et Eugène Terrasson.

L’entente familiale n’y survécut pas, Marie Eugénie, l’épouse et bientôt veuve d’Eugène considérant la relégation à Terrasson comme une humiliation . Pour garder la face , elle créa le mythe du lien immémorial avec la commune. En réalité elle vivait confinée dans la Grande maison avec sa fille dont le mariage avait été rompu à la veille de sa célébration .

A la même époque, la famille de Guibert semblait vivre en parfaite harmonie. En 1969,la fille Marie Charlotte, brillante élève à la prestigieuse école privée Tivoli allait passer le bac. La mère fondait de grandes espérances sur son entrée dans le « Monde » et la réalisation prochaine d’un beau mariage. Le père, pour sa part avait été très perturbé par « mai 68 » qui pour lui signait la perte des traditions aristocratiques. Il convoqua sa fille dans son bureau avec une solennité inhabituelle qui fit craindre le pire (un mariage arrangé) à Marie Charlotte :

«  Ma fille, les temps ne seront plus ce qu’ils étaient pour nous. Tu ne passeras pas ton temps entre thés, salons , soins du foyer et gestion d’un portefeuille. Tu dois avoir un métier respectable et pour cela poursuivre des études sérieuses. Tu en es capable. Je te laisse réfléchir.

– Architecte… parvint elle à articuler d’une voix blanche, tellement elle était surprise de la proposition de son père

– je n’en attendais pas moins de toi. Voici un beau défi. Nous allons faire les démarches. Il est pour l’instant inutile d’en parler à ta mère »

Ainsi fut fait et les relations avec la mère ne tardèrent pas à se dégrader au fur et à mesure que Marie Charlotte se passionnait pour ses études et dédaignait les bals et autres sorties mondaines qu’elle lui proposait. Encore se serait-elle intéressée à la décoration d’intérieur… mais elle voulait « bien loger les gens ».

Cinq ans après son entrée, Marie Charlotte sortait major de sa promotion et depuis sa majorité, elle avait obtenu de son père un logement indépendant dans le vieux Bordeaux. En septembre 1974 elle trouva un emploi dans le cabinet d’un jeune architecte talentueux de 34 ans , d’origine andalouse, Rodrigo Rosas. Il était aussi son amant depuis le premier stage effectué en première année, mais cela personne ne le savait. Très fier de sa fille, Guibert lui donna accès à un compte très confortable qu’il avait ouvert pour elle pendant qu’elle faisait ses études afin qu’elle puisse, le moment venu, voler de ses propres ailes.

A quelque temps de là, plongée dans le miroitement parfait du bassin d’Arcachon à la pointe de l’Aiguillon, elle se souvint de Terrasson, des courses dans le parc avec sa cousine , de son rire mutin, de la ferveur qu’elle vouait à cette aînée de 4 ans. Quinze ans avaient passé depuis le partage fatidique. Peut-être suffisait-il de faire le premier pas. Le lendemain elle prenait le train pour le fin fond de la Dordogne. Elle reconnut la gare, le centre , l’église au clocher mur dentelé un peu trop grise qui dominait fièrement du haut de la colline. Tout était naturellement plus petit mais chaque image, chaque odeur ramenait des effluves anciennes. Pour ne pas arriver trop tôt chez sa tante qu’elle n’avait pas prévenue, elle prit un sandwich dans un café et s’attarda à observer les mouvements de la rue . Terrasson était alors une ville ouvrière et commerçante qui fourmillait de monde. Elle eut un peu de mal à retrouver la « grande maison » car le quartier entre le pont neuf et la gare s’était étoffé.

L’accueil ne fut pas à la hauteur des espérances. A peine sa tante Marie Eugénie, la fit-elle asseoir dans un salon perdu dans la pénombre. Sa cousine se tenait en retrait, insondable et muette. La conversation languit un moment avant que l’annonce de l’exercice d’un métier et du célibat prolongé de Marie Charlotte ne déchaîne une bouffée de révolte de Marie Eugénie suivi d’une leçon de morale en bonne et due forme. Marie Charlotte se leva et fut raccompagnée à la grille. En chemin, la tante se lamenta sur les charges attenantes à l’entretien du parc et glissa qu’elle s’apprêtait à en céder la plus grande part à un agent immobilier, même s’il lui en offrait une misère. Ce fut l’étincelle. La jeune fille lança

– « Si je vous en offre le double, ma tante, cash, vous me le vendez ?

– Je ne suis pas disposée à me laisser plumer par la fille de Guibert. Je n’attends pas l’aumône. »
Marie Charlotte partit, sans oublier de laisser sa carte.

Une semaine plus tard, seulement, un notaire de Terrasson appelait Marie Charlotte : il la convoquait le mardi suivant à 16 heures , chez Madame De La Tour pour négocier les termes du contrat.

Une tasse de thé conventionnelle et des petits gâteaux accompagnèrent cette fois la rencontre. La discussion fut serrée. On traita de la cession du terrain, de la totale liberté laissée à Marie Charlotte pour y bâtir un immeuble d’habitation. Pour amadouer sa tante Marie Charlotte proposa 5 % sur la vente de chaque appartement à sa tante. Celle-ci en exigea 10, on trancha à 7 à condition que la jeune architecte réalise quelques plans d’aménagement pour la maison : réalisation d’un studio dans les combles et réaménagement du rez de chaussée pour y loger un gardien qui veillerait à la sécurité des deux femmes isolées.

À 5 heures, Marie Charlotte était dans la rue, tendue à l’extrême, écartelée entre la joie de réaliser le projet qu’elle échafaudait depuis les premières retrouvailles et exaspération contre le comportement et les exigences de sa tante. Elle en cassa un talon de chaussure et dut se réfugier dans l’antre étroite d’un cordonnier que l’on devinait à peine derrière son établi, dans ses vêtements noirs et sa pilosité sombre. Le bruit régulier des outils ne suffisait pas à rompre le silence. Le cordonnier murmura : « Le ciel est par dessus le toit, si bleu, si calme… » Elle leva les yeux sur le regard gris et bienveillant qui l’observait. Elle lâcha tout, son rêve de loger les gens dans le plus bel immeuble qui soit, les problèmes avec sa tante, sa mère, dans un flot intarissable. Le cordonnier l’écoutait, trouvait les mots pour qu’elle reprenne pied et lui rendit son soulier réparé. A chacun de ses nombreux déplacements postérieurs à Terrasson, Marie Charlotte rendait visite au cordonnier philosophe qu’elle appela bientôt Victor. Elle lui promit un vrai atelier dans sa résidence qu’il accueillit d’un léger haussement d’épaule.

Marie Charlotte ne se sentait pas de contrainte d’avenir , être en cabinet avec Rodrigo lui convenait parfaitement. L’argent de son père allait lui permettre de réaliser son « chef d’œuvre », sans aucune contrainte de commande. Mettre en œuvre, à sa manière, les préceptes qu’elle avait retenus de Fernand Pouillon : mettre à la disposition de tous tous le meilleur et le plus beau. Pour elle il s’agissait d’offrir de la place, de la lumière, du confort , de la beauté, tant dans le choix des matériaux, des équipements que dans l’environnement et pourquoi pas, un peu de fantaisie…

Elle monta son dossier avec la plus grande méticulosité, optant pour un ensemble de trois étages seulement , largement étalé qui était le plus conforme à la nature des sols et à l’environnement. Elle le défendit avec une telle passion auprès des autorités locales, de l’Équipement qu’elle franchit toutes les barrière et obtint le permis de construire d’autant plus rapidement que la demande locale était forte. Elle s’obstina à trouver des entreprises de bâtiment locales. Au début son statut de « femme architecte » laissa entrevoir à certains un espace propre à réaliser quelques affaires. Ils déchantèrent vite. La rigueur avec laquelle la jeune femme suivait le chantier força leur respect . Tous ceux qui restèrent jouèrent le jeu pour réaliser au mieux le projet et trouvèrent des solutions aux propositions parfois improbables de leur enthousiaste chef de chantier qui manquait néanmoins d’expérience. Le chantier s’acheva avec seulement quinze jours de retard.

Au final, avec ses hublots de salles de bains qui ponctuaient la façade donnant sur la rue, l’immeuble de quinze appartements avait l’allure d’un bateau de croisière dans une mer de verdure : on le baptisa « résidence  Au long cours ». L’ocre des façades avait la chaleur de la pierre locale. Le verre fumé bleuté des balcons et le gris des huisseries répondaient aux toits d’ardoise mais pouvaient aussi évoquer la mer.

La façade principale était orientée à l’ouest afin que tous les appartements reçoivent le soleil à un moment de la journée.L’entrée était protégée par un digicode. On accédait aux appartements par un vaste hall unique et de larges escaliers éclairés par des fenêtres de formes géométriques différentes : ainsi tous les habitants de l’immeuble étaient amenés à se croiser. C’est pour contribuer à ce lien que Marie Charlotte avait prévu un gardien, dont la loge et l’appartement aussi soigné que tous les autres, étaient situés à gauche en entrant.

La façade de l’immeuble n’était écartée de la rue passante que d’une dizaine de mètres de pelouse où trônaient encore un vieux pommier, un cerisier et un tilleul sous les quels des bancs avaient été disposés en triangle. L’essentiel du parc, et en particulier son verger s’étendait côté est et Marie Charlotte avait décidé que les habitants de l’immeuble se partageraient les fruits sous l’œil scrupuleux de la gardienne ou du gardien

Durant la construction , les relations avec la tante s’étaient encore dégradées. Passons sur les réflexions acides sur le tenue de chantier que revêtait souvent Marie Charlotte. Lorsque Marie Eugénie exigea de sa nièce qu’elle mît à sa disposition ses équipes pour les aménagements de sa maison et en fît porter la charge au budget de l’immeuble, Marie Charlotte opposa un refus cinglant. Par mesure de représailles, elle installa les places de stationnement, côté sud, le long de la propriété de sa tante , mais fit planter une haie de charme pour limiter les dégâts.

Fin 1979, les appartement s étaient ouverts à la vente à destination d’habitation principale . Marie Charlotte loua directement ceux qui n’avaient pas trouvé preneurs dans les six premiers mois en choisissant de moduler les loyers en fonction des revenus des candidats, son but étant une grande diversité sociale. Le premier à s’installer fut Victor qui ne pouvait résister à la pression amicale de Marie Charlotte, mais il lui fallut bien peu de temps pour reconstituer son antre

Quarante ans plus tard le modèle fonctionnait toujours. La jeune architecte avait mené ne brillante carrière, remporté plusieurs concours internationaux, et ses projets étaient maintenant beaucoup plus aboutis, mais elle gardait une tendresse particulière pour cet « Au long cours » où elle avait investi tout son cœur et toutes ses convictions

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *