Feuilleton 2019 2020 chapitre 4

Chapitre 4

Dans quelle galère il m’a mis, l’Raf… et j’t’embrouille le soir du nouvel an, et deux jours après j’te fais connaître une nana qu’a fait l’taf, et j’t’invite à bouffer… et moi, l’ toutou Suffit que Raf dise que’que chose, j’ fonce. J’lui fais trop confiance.

Alors que j’ sais, c’est un truc de ouf, surtout quand t’es dans la rue. Tu crois qu’j’en ai, moi, des tee-shirts à donner, des qui sentent bon en plus. Tu crois qu’ j’ la fait tous les jours moi, la lessive.

M’a fallu trois jours de taf à curer des dépôts abandonnés (rien qu’l’odeur, un mec normal, il reste pas deux heures, Raf, même pas une) pour avoir assez d’tunes pour un fut’, deux tee-shirts, des chaussettes sans trou et une chemise à fleurs au s’cours pop. Classe, la chemise, j’y ai mis trois euros. Cher pour moi.

Aujourd’hui, c’est l’ rendez-vous à Vernouillet. Hier j’ai fait le 115 pour un hébergement de nuit, douche incluse. J’aime pas ça. On est les uns sur les autres. T’aurais vu les gueules quand ils m’ont vu sortir en grande tenue… Raf a pas voulu m’accompagner, sous prétexte qu’il travaille, mais j’ai réussi à lui extorquer son blouson qui en jette (contre ma vieille doudoune qui perd ses plumes). J’ai enfoncé mon bonnet jusqu’aux yeux et en avant pour le RER.

J’ suis tellement vener que j’ai failli pas voir la fille, juste en face de moi. J’te dis pas, y a rien à jeter… à part ses lunettes d’intello… non, j’ garde même les lunettes, elles lui vont top bien. J’ range mes baskets crevés sous l’siège, j’ ferme les yeux pour tout me rappeler quand ils m’ demanderont de dire la fille qui m’plaît. P’t être qu’ c’est aussi une candidate.. . Non, elle a pas besoin d’ça pour trouver un mec ; de temps en temps, j’ouvre un œil pour vérifier… Elle me mate aussi. C’est l’moment de tenter ma chance… Non, non, c’est pas une fille pour toi. Si elle m’ j’tais, j’ le supporterais pas.

On arrive à la station. Elle descend aussi. J’ lui laisse prendre de l’avance pour pas qu’elle me voit sauter la barrière… Vu qu’ le billet promis, j’ l’attends toujours. Il pleut pas, mais ça pèle. Dans un coin, j‘enfile mes belles grolles bien cirées, j’enlève le bonnet et je suis le parcours que Raf m’a marqué sur un papelard.

Crois pas qu’on entre dans la villa comme dans un moulin. Faut montrer patte blanche : la convoc, les papiers… Je donne mon adresse, celle de Raf. J’ dis qu’ c’est une co-location : en fait j’y vais jamais parce que sa meuf ne peut pas me saquer. Elle a peur que j’tape l’incruste. Ça leur plaît pas parce que sur la carte d’identité, l’adresse, c’est encore celle de ma mère avant qu’elle m’ fiche dehors le jour de mes dix-huit ans, mais ils peuvent rien dire parce qu’elle est toujours valable.

Vérifications : Numéro de portable, adresse mèl … j’en ai pas ? Non, j’en veux pas, c’est un principe, je dis. Tout arrive chez Raf et ça m’va très bien. Le pire, c’est la fouille du sac, quand ils tombent sur les baskets troués, le pull déformé, mes quelques achats dans un sac plastique, la brosse à dent, le savon et c’est tout, pas un rond, j’ai tout dans mes chaussettes… Non, c’est pas vrai ; y a aussi un exemplaire écorné d’ Madame Bovary, trouvé dans une boîte à livres – On sait jamais, si j’ dois attendre.

J’avais entendu un mec résumer c’bouquin. La Emma, elle se faisait raccommoder la crinoline ailleurs vu qu’son Charles il était pas à la hauteur.

Ça m’a donné envie de lire la suite.

Sans un mot, un gus à la bouche pincée me conduit dans une chambre. On viendra vous chercher. Le luxe, mon gars, baignoire, eau chaude, des glaces partout, et dans la chambre, la télé grand écran, un lit comme Lady Gaga doit avoir, tu t’y perds… j’ m’y suis endormi sans même enlever grolles et blouson de Raf. C’est un autre qui m’a réveillé en m’appelant pour une première rencontre avec la psy. Il m’a expliqué qu’en dehors des convocations, j’ devrais rester dans ma piaule où on m’apporterait mes repas et ce que je souhaiterais pour me distraire « car il n’était pas opportun que les différents candidats se rencontrent ». OPPORTUN Qu’il a dit, l’autre là, avec sa bouche en cul de poule. : je le crois pas. C’est pire que la prison… surtout quand t’as l’habitude d’vivre dans la rue. J’ tiendrai pas, c’est sûr. Ell’ m’avait pas dit ça Sabrina.

Pas l’ temps d’avoir peur avant d’entrer dans l’ bureau. Présentations, salamalecs.

Fred, Marianna… non mais la vie d’ ma mère, c’est la fille du train. Je vois bien qu’elle m’a reconnu. Je rentrerais dans un trou de rat si j’pouvais. Je sue, je tremble…

Elle, elle, parle, à l’aise, elle a un joli accent, léger… c’est important la voix, ils ont raison. C’est une pro, elle me met en confiance, m’arrache mes premiers mots, et lorsqu’elle me fait parler loisirs, ça coule tout seul : le camping, sous tente, à la dure, on est plus en contact avec le monde, les bruits, les odeurs… si elle savait… J’aime ces vérités décalées.

Du coup pour parler boulot, ça suit tout seul. j’assure un max : j’ai tout perdu avec le licenciement collectif de Maxi Poxter ; (j’ai suivi l’ affaire dans « Vingt minutes » et on avait trop bien répété) et comm’ je m’étais mis en avant dans la lutte, je suis barré… Mais de p’tit boulot en p’tit boulot, je m’ bats. Je sais que je m’en sortirai. Je vois qu’elle est touchée. Dommage qu’elle ait une bague au doigt. Faut pas rêver non plus, mec. Elle n’insiste jamais. Au fur et à mesure qu’ les jours passent, j’ vois qu’elle m’a à la bonne, Quand je m’paume, elle vient vite me chercher. Je crois même qu’elle a pigé… mais jusqu’où ? J’préfère pas savoir;

On a commencé à filmer. Quand c’est pas avec Marianna, j’vois pas l’intérêt. Côté prod, c’est pas la fête. Ils n’arrêtent pas de me tanner. Je vois bien que j’ colle pas à leur truc mais ils me virent pas. Ils manquent p’t-être de candidats. T’en connais beaucoup des tarés qu’ont envie de se passer la bague au doigt avec une qu’y connaissent même pas ?

Non, franchement, faut être aussi largué que moi pour fair’ ça.

Ma ch’mise, y peuvent plus l’encadrer. Pourtant, tous les soirs j’ fais la lessive avec mon savon qui sent bon et j’ mets tout sur les radiateurs. J’ai jamais été si propre ! Mais faut l’ dire, elle est froissée. Ym’ disent :je dois mieux me mettre en valeur, on dirait que je m’en fous… et patati et patata… sans parler du blouson qu’est soi-disant râpé (si Raf entendait ça, ça lui mettrait les boules!)… L’est pas râpé, non, l’a vécu, c’blouson, c’est tout.

Y me donnent une dernière chance, (qu’y disent), l’autorisation de sortir pour le week end, mais que j’ ramène tout c’ qu’i’ faut.

De l’air, le bonheur ! Même si j’ vais pas me remplir l’bid comme j’ l’ fais depuis une semaine. C’est pas que ça soit bon, mais je fais pas l’difficile. J’ fais le tour du quartier, vérifie ma tente dans sa cachette, et vais me planter à la terrasse du café du canal pour attendre Raf. J’ suis vidé. C’est crevant, c’taffaire. Qu’est-ce que j’ suis allé foutre dans cette galère ?… Si j’y revenais pas ! Je peux pas, y a Marianna …

Le garçon interrompt brusquement mes pensées qui tournent en rond.

– Ma parole, c’est toi que j’ai vu à la télé, il n’y a pas une heure. J’ai manqué ne pas te reconnaître. Ta chemise, elle n’est pas un peu relou ? T’as fait exprès ?

– Moi… à la télé ! je bafouille, mort de honte

Et lui de rigoler et de m’expliquer qu’à ses heures de coupures, il peut pas rentrer dans sa turne, c’est trop loin, alors pour passer le temps, il regarde « Mariés au premier regard »…

Savoir que quelqu’un que je connais m’a vu, c’est pire que tout. Je suis sec… puis je craque, je déballe tout, la prison dorée, la nana, la pression pour les fringues… Il m’interrompt.
-Pour les fringues, t’bile pas mec ! Toi et moi, on fait la même taille… A peu près. En ce moment, j’ vide mon armoire. Je fais des sacs pour la croix rouge. Demain, je les amène. Tu viens à sept heures pétantes, avant les habitués et tu prends tout ce que tu veux … Tiens regarde qui arrive. Deux cafés ?

J’ai pas le choix si j’veux continuer. Le lendemain, j’y suis, à l’heure dite, et même en avance. Il me pose trois sacs. Il m’encourage, m’aide à choisir : j’ prends deux jeans, un noir et un gris, trois Tee-shirts, deux sweats dont un à capuche, trois chemises bigarrées comme j’ les aime… il m’en file deux autres unies, gris clair et noire, il paraît que c’est plus mode, un duffel-coat presque neuf. Il remballe le reste avant de sortir un grand carton.

– Et maintenant, la cerise sur le gâteau. Ma tenue, quand le travaillais au Select bar à Clichy… j’en ai plus besoin.

Dans le carton, un pantalon noir à pinces, une veste assortie, légèrement brillante, un petit gilet, une chemise blanche et un nœud papillon. Trop chicos.

J’rigole

– Tu m’vois avec ça… Un vrai pingouin.

– Parfaitement qu’il dit…pour le mariage, Tu peux pas faire moins, faut qu’t’assures. Pour nous ici.

En plus il a apporté une valise qu’il faudra que je lui rende plus tard. Avec des roulettes. Comment veux-tu passer inaperçu avec ça ? L’après-midi, j’sais plus quoi faire. j’ai pas la place dans ma tente. J’ai plus qu’à r’partir à Vernouillet. Là-bas, j’dormirai au chaud, j’aurai un repas…et une baignoire, rien que pour moi… et j’ lirai tranquille le livre que je viens de trouver dans la boîte : « la servitude volontaire »

Lundi, les choses se précisent. On parle de l’organisation de la cérémonie. Y a plus qu’à faire les papiers. Y a plus qu’à… ils sont bons… faut des actes de naissance, des fiches d’état civil pour les bans, des factures pour l’adresse…si j’sais comment on fait pour les avoir. Ça a l’air si évident. J’ose pas poser la question. Raf saura. Mercredi, je rentre. Il aura qu’à s’en occuper.

On me bouscule tellement que j’ pense pas vraiment à ce qui m’attend, à celle qu’on va m’attribuer. Heureusement, parce que si j’réfléchis, ça m’ prend la tête, et c’est la panique. Moi, marié…

La dernière, il faut la liste des invités, comm’si j’avais pensé à ça, des invités : qui j’vais inviter ?

Trois propositions

– Il téléphone à sa mère, fan de l’émission mais qui n’a pas reconnu son fils dont elle n’a plus de nouvelle depuis dix ans.

– il s’invente une famille Raf et le serveur pour frère et ami et une prostituée qui tapine près de sa tente pour jouer le rôle de la mère.

– Il ne veut personne, il prendra un témoin dans la rue au dernier moment, il a trop honte, mais il a peur que ça ne passe pas auprès de la prod

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