feuilleton 2019 2020 chapitre 5

Chapitre 5

Ça y est, c’est le jour J. J’ai jamais autant flippé. J’crois que je vais tout abandonner, j’le sens pas du tout… J’suis assis sur un fauteuil confortable, face à un miroir ultra lumineux avec plein d’ampoules ; j’me demande si j’vais pas devenir aveugle. Tous ces gadgets, j’ai pas l’habitude dans ma tente. Une maquilleuse est en train de me refaire l’portrait ; faut dire, j’suis pas tellement potable en temps normal. J’ai troqué mes vieilles fripes rassurantes contre la panoplie « mec ultra chic » que m’a prêtée Thomas, le serveur du café du canal. J’suis pas à l’aise du tout là-dedans, ça me serre un peu, surtout cet horrible nœud pap’. J’me reconnais pas, j’ai l’air de j’sais pas quoi. « Surtout, soyez-vous-même, ne cherchez pas à cacher qui vous êtes » : conseil de la belle Marianna, ma fidèle psy. Comme ça, la future mariée pourra se faire une idée de moi, du type de mec que j’suis. Elle est bien bonne celle-là, je cache ma personnalité depuis le début ! Je résume : j’suis un pauvre SDF qui a fourni l’adresse d’un pote comme domicile fixe (sachant que je n’y mets jamais les pieds), j’ai raconté que j’avais enchaîné les petits boulots pour m’en sortir alors que j’en fous pas une et que je préfère végéter dans le XIXe avec une bonne bière, et la toute dernière, j’me suis créé la famille idéale pour la cérémonie de mariage. C’est un passage obligé : pas de cérémonie sans invités. Alors j’ai eu une idée de génie. Enfin c’est limite quand même, vous allez comprendre…

Pour pouvoir célébrer le mariage, faut que les familles des deux époux soient présentes, ainsi que quelques proches de notre choix. Et là, c’est la merde. Mon père n’est plus là et j’me suis brouillé avec mon frère aîné et ma mère depuis que j’ai eu 20 ans et que j’ai abandonné la Fac. Pour faire bref, disons qu’ils ont pas supporté ma débrouillardise. Mon frère est maqué et a un bon boulot. En ce qui me concerne, j’ai refusé de rentrer dans le moule « études – boulot – dodo ». Alors j’baroudais avec des potes : cambriolages, vols à l’arrachée et j’en passe. On s’faisait du flouze ! Bien plus que ces gens qui travaillent dingue pour gagner une misère. J’comprends pas. Mais ma famille ne m’a pas compris, moi. Bref, ils en ont eu marre de mes conneries et m’ont j’té. Comme ça. Et j’étais trop content de cette liberté nouvelle pour m’en attrister. Ça n’a pas été facile la vie dans la rue, ça non, mais j’m’en suis accommodé. J’donne quelques nouvelles à mon frère qui en demande et qui passe les infos à ma mère mais ça s’arrête là. Tant que j’suis vivant ils culpabilisent pas. Mais passons, j’aime pas parler d’eux. Je vais me marier et c’est sérieux. Vous comprenez bien que je n’ai pas fait appel à cette famille en carton pour me soutenir dans cet événement, ça n’aurait pas d’sens. Même si je sais que ma mère aime bien ce genre de téléréalités débiles… Alors j’ai fait appel à mon fidèle ami Raf. Il a toujours de bonnes idées ! Il a mis le serveur dans la boucle aussi. Aux yeux de la prod’, Raf est désormais mon frère, et Thomas mon meilleur ami. Ces deux-là ont réussi à me dégoter une mère de substitution. Ma mère s’appelle donc Nicole ! En réalité, elle s’appelle Rosalita, mais on a préféré la baptiser Nicole car ça fait plus prénom de mère sérieuse et aimante. Rosalita est en fait une prostituée qui tapine près de ma tente depuis des années. On s’connaît un peu, des fois on s’échange de la bouffe pour se soutenir dans nos vies de misérables. Elle a bien essayé de m’attirer dans ses filets au début, mais quand elle a compris que j’avais pas un rond elle a pas insisté. C’est Thomas qui a eu l’idée de Rosalita pour jouer ma mère au mariage, il la voit souvent au café du canal et c’est lui qui lui a proposé ce deal. Rosalita n’était pas chaude au départ, mais il lui a promis plein de repas gratuits au café. Il sait y faire ! Il lui a aussi trouvé des vêtements pour le mariage. Des vêtements qui soient pas vulgaires, car vous imaginez bien ce qu’on peut trouver dans une garde-robe de prostituée… Donc Nicole (faut dire Nicole !) sera ma super maman, qui adore ses fils chéris, Raf et moi. J’ai hâte de voir ça, ou pas… Raf a également ramené des potes à lui qui joueront les cousins et cousines, pour que ça fasse plus crédible. J’les connais pas, mais apparemment ils sont ultra excités de découvrir les dessous de l’émission. Alors si ça convient à tout le monde…

Ce qui m’inquiète le plus, c’est ma future femme. J’ai réalisé que le but de l’émission, c’était de trouver une femme. J’en avais conscience jusqu’à maintenant mais j’prenais ça pour de la rigolade, pour faire le malin devant Raf. Aujourd’hui, on y est. J’ai déjà flirté avec quelques gonzesses, des sympas même, mais jamais j’ai pensé me poser avec quelqu’un. Suite à mes entretiens avec l’équipe de l’émission, j’ai dû dresser un portrait-robot de ma femme idéale. J’ai beaucoup vu la psy Marianna du coup. J’ose pas me l’avouer, mais depuis ma rencontre avec elle dans le train, je suis vraiment troublé. Elle est tellement délicate, douce, et si canon. Du coup au niveau des critères physiques, j’ai pas hésité, j’me suis basé sur elle : grande, mince, yeux bleus et cheveux blonds. J’ai même rajouté la paire de lunettes qui la caractérise, en précisant que ça faisait femme responsable (qu’est-ce qu’il faut pas dire !). J’pense pas que Marianna ait fait le lien, y’en a plein des filles qui correspondent à cette description. On m’a demandé si j’souhaitais avoir des enfants, j’ai répondu que oui parce que toutes les meufs rêvent d’avoir des gosses, et puis si j’avais dit non la prod’ aurait trouvé ça louche et m’aurait questionné, et serait sans doute remontée à des trucs d’enfance dont je n’ai aucune envie de parler. J’ai dit des trucs bateau, que je recherchais quelqu’un de stable, qui ait envie de faire des projets à deux. Bref, tout le contraire de ce que je suis moi. Et vous savez pas la meilleure, ils m’ont trouvé une fille avec laquelle j’ai soi-disant 70% de compatibilité. 30% d’écart, c’est pas rien quand même ? Si ça se trouve elle a un caractère de merde, ou bien elle est hyper moche, malgré mes critères de top model.

Mais ça y est, c’est le jour de vérité. Mes questions vont enfin trouver une réponse. La famille de la future mariée et la « mienne » attendent déjà dans la salle de la mairie où la prod’ vient de me déposer. Je dois d’abord entrer, seul. C’est quoi ce délire ? Ils prennent un malin plaisir à me déstabiliser ! Je vais leur dire quoi à tous ces invités ? J’connais même pas la moitié des miens. Alors je me lance et j’entre dans un long couloir qui débouche sur la salle. Je précise qu’il y a des caméras partout, sinon c’est pas marrant. Je dois avoir une tronche de déterré. Je marche hyper crispé dans les chaussures cirées de Thomas. Puis je vois deux groupes de personnes assis dos à moi sur des bancs décorés par plein de bouquets de fleurs blanches et séparés par une allée centrale dans laquelle je m’engage. Ils ont mis des pétales de roses par terre, c’est d’un ringard ! Les deux groupes se retournent en même temps. Sur la droite, je reconnais Thomas, Raf et ma mère Nicole. J’en déduis que les autres inconnus avec eux sont de ma famille, je n’ai même pas le temps de tous les regarder tellement ça va vite… À droite, la famille de la future mariée. Je passe devant eux en esquissant un sourire coincé. Deux personnes se lèvent et me tendent la main : la mère et le frère de mademoiselle. À voir leur tête, ils semblent satisfaits de l’apparence de leur futur gendre. Mais ils coulent des regards bizarres vers ma « famille », surtout vers Rosalita (elle a un peu forcé sur le maquillage on dirait). D’ailleurs, je constate que personne ne discutait avant mon arrivée, ni même maintenant. Vite, il faut que je rattrape le coup. Je dis « Voici ma maman Nicole, et mon frère Rafaël » d’un ton mielleux à ma belle-famille éventuelle. Tous se sourient d’un air aussi coincé que le mien. Merde, le rôle de la famille idéale n’a pas l’air évident à tenir pour eux. J’essaye de sauver la face en murmurant : « J’ai hâte de rencontrer votre fille » sans le penser vraiment. Puis j’entends du bruit, et tout le monde se retourne. Je vois en même temps qu’eux une femme agrippée au bras de son papa. Son regard accroche le mien, j’y interprète à la fois de la curiosité et de la crainte. Beau papa me tend la main, me sourit et va s’assoir à côté de sa femme. La fille se place à côté de moi et me regarde comme si j’étais Dieu. Elle sourit. Je prends le temps de la regarder. On ne m’a pas trompé sur la marchandise : blonde, yeux bleus, grande et mince. J’crois qu’elle porte des lentilles (même le critère de la myopie a été respecté !). Ses cheveux sont remontés en chignon piqué de barrettes argentées, quelques mèches ondulées retombent sur ses épaules. Elle porte une robe à bustier cintrée qui retombe de façon évasée sur ses pieds, hissés sur des talons gigantesques. Purée, elle a quand même un air de ma psy… Faut que j’arrête, je divague complètement. Mais je vous vois venir avec vos questions gênantes. Vous vous demandez si elle me plaît. Elle est plutôt pas mal, physiquement. Mais franchement, elle ne provoque rien chez moi. Je me vois pas du tout à ses côtés. Une femme belle, élégante, raffinée avec un type comme moi. Car je trompe tout le monde dans ce costume : la prod’, la belle-famille et avant tout cette fille, qui n’a rien demandé. Enfin si, puisque nous voilà l’un devant l’autre aujourd’hui. Un temps interminable s’écoule avant que le Maire n’arrive enfin et prononce les mots de circonstance : « Monsieur Frédéric, voulez-vous épouser Mme Marianne ici présente ? ». Putain, que le hasard est sournois ! À une lettre près, elle porte le même prénom que la psy qui me fait tourner la tête ! Je réponds « Oui » d’une traite, sans réfléchir. Un signe pareil, j’peux pas passer à côté. Tant pis pour tous mes doutes, je tente le coup. Après tout Sabrina m’avait bien dit que l’émission avait changé sa vie, non ? Elle avait trouvé du taf et un mec, même si c’était en fait le frère du caméraman, on s’en fout. Monsieur le Maire pose maintenant la question à Marianne, qui me regarde intensément tout en réfléchissant à son tour. Elle me fixe encore avec adoration en se disant sans doute qu’elle est tombée sur un type génial, solide, responsable, qui veut avoir des enfants et tout et tout. Héhé, si elle savait… Et sa réponse tombe : « Oui » !

Trois propositions :

  • Quelqu’un intervient dans la salle juste après la réponse de Marianne ;

  • Fred reconnaît subitement sa mère et son frère aîné dans l’assistance ;

  • Marianne est en fait la sœur jumelle de Marianna, la psy du jeu.

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