feuilleton 2019 2020 chapitre 8

Chapitre 8

Troisième jour en Crète. Finalement, j’ai mis toutes mes interrogations de côté et, sur un coup de tête, j’ai décidé de ne rien dire à Marianne. Après tout, la vie en couple, ça se choisit à deux, j’vois pas pourquoi ma mère et Mikaël viendraient gâcher ça. Ils n’ont aucun mot à dire, ça reste ma vie. Du coup, paradoxalement, depuis que j’ai décidé de mettre de côté mes craintes et de vivre ce voyage de noces à don’f, tout se passe pour le mieux. Avec Marianne, c’est farniente, grasses mat’, bonne bouffe et… flirt. Moi-même, et j’suis le premier étonné, y’a eu un rapprochement de ouf entre nous. Toutes mes défenses et les siennes, sont tombées depuis que nous avons posé les pieds sur cette île paradisiaque. Sans doute le fait de se retrouver dans un pays inconnu, avec quelqu’un qu’on connaît à peine, et une absence totale de repères – et un effacement des tracas de la vie quotidienne en France. Ça pourrait faire flipper, mais non. Ici, je n’ai plus de passé et j’ai enfin l’impression d’être moi-même. Marianne aussi se dévoile jour après jour.

Vous allez me demander si on a… Vous voyez. Et ben non, on n’est pas des animaux quand même ! Puisque vous voulez tout savoir, on dort dans le même lit ; en même temps la prod’ a fait exprès de n’en mettre qu’un. Entre ça et un canapé tape-cul, le choix est vite fait ! On dort enlacés depuis notre premier soir ici, mais ça ne va pas plus loin. Ça nous suffit. En journée on a des gestes tendres et on se taquine pas mal, mais seulement hors caméra. Les types qui nous suivent la moitié du temps pour nous filmer, faut avouer que ça nous bloque un peu. Face caméra on se tient juste la main et on déblatère des banalités sur notre environnement : « Quelle eau magnifique ! », « Et ce soleil, tu as vu ? », « Mmmh, ce poisson est excellent ! ». Le type, pour nous détendre un peu, nous pose des questions sur ce qu’on ressent à l’instant T. Pas par sympathie, oh non. Faut pas oublier qu’il a eu l’ordre de filmer de jeunes amoureux qui passent du bon temps. Hé oui, faut faire rêver les téléspectateurs, c’est bon pour l’audience (et pour les futurs cas désespérés qui seraient tentés de s’inscrire à l’émission). L’inverse vaut aussi : un couple qui s’engueule pour des conneries, ça fait également (davantage ?) de l’audience ! Y’a qu’à voir toutes ces daubes de téléréalités qui passent en boucle pour les attardés, dont on ne compte même plus le nombre de saisons.

J’en sais plus sur Marianne depuis ces trois petits jours. Dans la vie, ma femme est illustratrice : pour la presse et les albums pour enfants. Je lui ai demandé dans quels livres et journaux je pouvais voir ses œuvres, ça m’intéresse grave. Elle m’a répondu qu’elle travaillait sous un pseudo pour la presse critique et qu’elle devait rester anonyme ; mariés ou pas, elle me faisait pas encore assez confiance. J’peux comprendre. Puis elle m’a cité des titres de livres pour enfants dans lesquels se trouvaient ses dessins, mais comme j’y connais rien ça m’a pas parlé du tout. Elle m’a dit qu’elle me montrerait tout ça à notre retour en France. « Si ça marche entre nous ! », a-t-elle dit avec humour, l’index levé. Après, on a parlé relations familiales. Et j’ai eu un déclic… Un très mauvais déclic…

Tout d’abord elle m’a parlé de sa sœur Fanny et de ses parents très attentionnés. Elle est mieux lotie que moi, de ce côté-là. Elle aime beaucoup ma fausse mère Rosalita, et m’a posé des questions sur mon père ; j’lui ai dit qu’il était mort quand j’étais gamin (seule vérité, que je n’ai pas eu besoin de développer tellement ça l’avait gênée de mettre les pieds dans le plat). Je lui ai à mon tour parlé de mon faux frère en or, Raf, et ai inventé une relation un peu conflictuelle avec ma mère Rosalita, déjà parce que cette femme est un peu spéciale, et aussi pour coller un peu à la réalité. Ma vraie mère Violette et moi, c’est un peu chaud. Mais je n’ai évidemment pas tout raconté. J’ai dit qu’elle n’approuvait pas mon chemin de vie et mon ambition de devenir journaliste (un gros bobard). J’ai ajouté qu’elle haïssait les journalistes qui fourrent leur nez dans la vie privée des gens pour imprimer des papiers à scandale, etc. En réalité je ne sais pas du tout ce que pense ma mère de ce métier. Et je n’envisage pas non plus de devenir journaliste, mais faut bien que je me trouve un intérêt dans la vie, sinon Marianne va soupçonner quelque chose. Marianne… C’est là où je voulais en venir tout à l’heure. Ce qu’elle m’a dit d’un air absent lors de la cérémonie me pète à la gueule seulement aujourd’hui, en plein milieu de notre voyage de noces. Elle avait décrit comme étant « des cousins », ces deux personnes faisant partie de ses invités, qui n’étaient autres que Mikaël et ma mère. J’avais pas tilté sur le coup tellement j’étais déboussolé par mon rôle à jouer, mais quel con je suis ! Marianne est potentiellement ma cousine ! Je sais pas si vous réalisez ? Relations sexuelles entre cousins… consanguinité… enfants à problème et j’en passe. Heureusement qu’on n’a pas été plus loin ! Comment ça se fait que je connaisse pas cette cousine ? En plus sexy comme elle est. J’en sais rien mais je me dis que ça fait tellement longtemps que je suis brouillé avec ma famille, que niveau liens de parenté c’est normal que j’sois pas trop au fait… Mon cerveau bouillonne depuis que j’ai réalisé ça. Quand nous nous couchons ce soir-là, je me place tout au bout du lit lorsqu’elle se glisse sous les draps, le plus loin possible d’elle. L’idée de la toucher me dégoûte. Ma cousine et moi dans le même lit, elle en nuisette affriolante et moi en calcif… Marianne a remarqué qu’il y avait un truc pas clair. Je lui parle à peine, histoire de donner le change, mais elle a bien dû voir que mon air épanoui s’était envolé. Elle m’a pas encore posé franchement la question qui tue, ayant peur de passer pour une relou, ce qui me laisse le temps de réfléchir à ce que je peux faire… Mais j’en sais rien !

Le lendemain, nous avons simulé un moment parfait lors d’un pique-nique sur une plage magnifique, jusqu’au moment où les caméramans sont partis ; mais j’pense que même les plus neuneus remarqueront le malaise lors de la diffusion de cette scène ! Alors ensuite, Marianne m’a dit ces mots, un air indéchiffrable sur le visage :

« Fred, si l’un de nous ment, on ne peut pas continuer… »

Trois possibilités :

  • Fred, ayant anticipé une discussion sérieuse, tend à Marianne une enveloppe contenant une lettre dans laquelle il explique tout depuis le début.

  • En réalité, Marianne s’apprête à lui dévoiler son propre mensonge, étant persuadée que le comportement de Fred est lié à des soupçons sur sa femme.

  • Des personnes de la production débarquent à ce moment-là car elles ont découvert le pot aux roses concernant les deux candidats.

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