Jeu d’écriture par temps de confinement- 47- avec trois tableaux de Manet, nouvelle livraison

Paris , le 11 mai 1869

                                                           Cher Maître,

Nous sommes allés Pierre et moi voir vos deux grandes toiles au Salon. J’ai adoré Le déjeuner dans l’atelier et Le Balcon, bien aimé aussi vos cinq eaux-fortes. Vous faites sensation ! Le Balcon est une magnifique peinture, où vous avez osé un vert exceptionnel de luminosité, c’est très fort et nous serions heureux de vous voir dûment reconnu par le prix cette année. Cependant, c’est un tableau un peu énigmatique, et je ne peux vous taire mon sentiment au retour de notre longue contemplation….J’ai en effet, outre l’étrange atmosphère qui se dégage de vos trois sujets dont chacun regarde ailleurs, ressenti un petit pincement au cœur en me voyant si discrète et presque terne et en retrait, avec ce parapluie maladroitement tenu sous le bras et mes mains affairées de leurs gants…Comparée à Berthe, au regard de braise et au portrait très flatteur, qui semble attendre et chercher en rêve quelqu’amour passant au hasard dans la rue, je trouve que vous m’avez un peu vieillie et m’avez donné avec cette coiffe ronde et fadement fleurie, l’air effacé d’une pâle innocente empruntée…Pardonnez ma franchise, je ne me permettrais pas de vous ouvrir ainsi mon cœur si je n’avais passé tant d’heures à poser pour vous, avec tout le dévouement que vous savez…Je ne comprends pas que vous m’ayez traitée de la sorte en me faisant intervenir sans me l’avoir dit dans ce tableau…Certes, il est exposé et je me doute que vous n’y pouvez plus rien changer, je souhaiterais sincèrement que vous m’éclairiez sur les intentions que vous aviez en nous plaçant ainsi à ce balcon Berthe et moi…Que n’avez-vous choisi de me faire porter mon violon plutôt que ce piquant parapluie vert? Vouliez-vous indiquer par là les mauvais jours, les temps de pluies et d’orages qui ne manquent pas d’altérer nos existences ? Le personnage de l’homme, qui semble être à l’évidence le peintre Antoine Guillemet, plastronne, lui, avec une franche jovialité…Que voulez-vous lui faire dire auprès de ces deux femmes ? J’aimerais beaucoup que vous fassiez de moi un portrait au violon, plus enjoué et plus conforme à ma nature, pourtant si bien connue de vous…puis-je oser vous le demander ?

Je vous écrit sans en avoir dit mot à Pierre, merci de bien vouloir garder secrets, s’il vous plaît, cette délicate requête et ces ressentis, que je vous avoue non sans me sentir fort gênée…

En espérant une réponse de votre part, je vous prie de recevoir l’expression de mon intense admiration ainsi que de mes sentiments respectueux et dévoués,

                                                                                            Fanny

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