Lu en Mars 2020 – journaux et mémoires – Saint Simon

 Saint-Simon, Mémoires (1829)

Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon, fut l’un des favoris de la cour de Louis XIV. Grand seigneur, il eut le privilège de loger à Versailles et d’y observer les intrigues de palais. Durant plus de trente ans, Saint-Simon va être l’historiographe du roi et de la cour. Ses Mémoires, œuvre colossale de plusieurs milliers de pages, ne sont pas une entreprise autobiographique, il s’agit en fait d’une gigantesque fresque historiographique. Le titre des Mémoires est trompeur. Saint-Simon en avertit son lecteur : « Je ne parle pas du cœur, dont ce n’est pas ici le lieu. (…) Ces Mémoires ne sont pas faits pour y parler de moi ». Il précise : « J’écris une histoire particulière (…) celle du temps et du pays où on vit ». Une histoire donc et non une autobiographie : les Mémoires sont rédigés à la première personne, mais une personne se postant discrète et anonyme, comme une caméra cachée, dans les couloirs de Versailles et les allées de son jardin. De là, on assiste, spectateur comblé, voyeur patenté, au défilé impressionnant des courtisans intéressés et aux tableaux vivants des gens de cour. À la mort du Grand Dauphin en 1712, Saint-Simon se plaît à « croquer » tout ce beau monde qui « méditait profondément aux suites d’un événement si peu attendu, et bien davantage sur eux-mêmes ». Tels sont les Mémoires de Saint-Simon, drôles, vivants, scrutateurs, une somme incomparable sur les mœurs politiques de son temps.

Un style spontané, vivant, piquant, mêlant grande et petite histoire. Pourtant, Saint-Simon lui-même disait « ne pas savoir écrire ».

En tout cas, il aimait écrire et excellait dans l’art des portraits même s’il perd le lecteur dans des complexités généalogiques ou historiques. C’est un livre dans lequel il faut piocher, picorer. Le langage est d’aucune époque, archaïque et ultramoderne, d’hier et d’aujourd’hui. Il démonte la mécanique de la cour, où l’on s’épie beaucoup et le regard perçant de Saint-Simon est toujours en éveil. Il nous offre du règne de Louis XIV un tableau saisissant par son réalisme mais aussi déprimant, il décrit une suite de basses intrigues, de complots criminels, avec des êtres grossiers, pédants ou fats. Saint-Simon a ses partis pris. Il ne pardonne pas au souverain Louis XIV d’avoir réduit la haute noblesse à la brillante servitude de Versailles, en appelant au pouvoir de simples bourgeois. Saint-Simon est nostalgique du temps passé, il voudrait que la haute noblesse retrouve les privilèges du temps de la féodalité. Saint-Simon a des raccourcis fulgurants, une sévérité implacable dans ses jugements. Il est acerbe, fait preuve de cynisme et d’ironie mordante. Il est extrême, car grand nostalgique du temps passé mais il peut faire rire et avoir de la tendresse. Son texte est vivant et on peut sourire en le lisant. Chateaubriand dira de lui : « Il avait un tour à lui, il écrivait à la diable pour l’immortalité ».

Portrait de Fénelon

M. de Bryas, archevêque de Cambrai, était mort, et le Roi avait donné ce grand morceau à l’abbé de Fénelon, précepteur des enfants de France. … Fénelon était un homme de qualité, qui n’avait rien et qui, se sentant beaucoup d’esprit, et de cette sorte d’esprit insinuant et enchanteur, avec beaucoup de talents, de grâces et du savoir, avait aussi beaucoup d’ambition. Il avait frappé longtemps à toutes les portes, sans se les pouvoir faire ouvrir. Piqué contre les jésuites, où il s’était adressé d’abord, comme aux maîtres des grâces de son état, et rebuté de ne pouvoir prendre avec eux, il se tourna aux jansénistes, pour se dépiquer, par l’esprit et la réputation qu’il se flattait de tirer d’eux, des dons de la Fortune, qui l’avait méprisé. Il fut un temps considérable à s’initier, et parvint après à être des repas particuliers que quelques importants d’entre eux faisaient alors, une ou deux fois la semaine, chez la duchesse de Brancas. Je ne sais s’il leur parut trop fin, ou s’il espéra mieux ailleurs qu’avec gens avec qui il n’y avait à partager que des plaies ; mais peu à peu, sa liaison avec eux se refroidit, et, à force de tourner autour de Saint-Sulpice, il parvient à y en former une dont il espéra mieux.

Mme de Castries était un quart de femme, une espèce de biscuit manqué, extrêmement petite, mais bien prise, et aurait passé dans un médiocre anneau : ni derrière, ni gorge, ni menton ; fort laide, l’air toujours en peine et étonné ; avec cela une physionomie qui éclatait d’esprit et qui tenait encore plus parole. Elle savait tout : histoire, philosophie, mathématiques, langues savantes, et jamais il ne paraissait qu’elle sût mieux que parler français ; mais son parler avait une justesse, une énergie, une éloquence, une grâce jusque dans les choses les plus communes, avec ce tour unique qui n’est propre qu’aux Mortemarts.

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