Lu pendant l’été 2020 – Poésie- Aragon

Louis ARAGON (1897-1982)

Le Roman inachevé (1956)

D e nombreux textes d’Aragon connus par leur mise en musique par Férré ou Ferrat notamment sont issus du Roman Inachevé, l’autobiographie en vers d’Aragon.

Il se retourne sur son passé, souvent avec douleur et amertume, comme dans cette évocation de sa jeunesse :

Ce qu’il m’a fallu de temps pour comprendre…

Parce que c’est très beau la jeunesse sans doute

Et qu’on en porte en soi tout d’abord le regret

Mais le faix de l’erreur et la descente aux soutes

C’est aussi la jeunesse à l’étoile des routes

Et son lourd héritage et son noir lazaret

Les textes sont limpides. L’écrivain va à l’essentiel avec des mots précis, des images puissantes qui frappent le lecteur

Ainsi ses quelques vers évoquant l’Italie :

Il régnait un clair d’anémone
Qui donnait la pâleur du plomb
A ces vieux palais noirs ou blonds
Dont les courbes de violon
Disaient qu’on était à Crémone

La guerre met une fin brutale à sa jeunesse. Il sait en faire partager la barbarie

La guerre et ce qui s’en suivit…

Tu n’en reviendras pas toi qui courais les filles

Jeune homme dont j’ai vu battre le cœur à nu

Quand j’ai déchiré ta chemise et toi non plus

Tu n’en reviendras pas vieux joueur de manille

Qu’un obus a coupé par le travers en deux

Pour une fois qu’il avait un jeu du tonnerre

Et toi le tatoué l’ancien Légionnaire

Tu survivras longtemps sans visage sans yeux…

Son statut de médecin des armées lui valut la charge d’organiser un bordel pour les soldats.

Dans ce texte très connu il évoque le désarroi, le déboussolement de soldats et le tragique destin de Lola

Est-ce ainsi que les hommes vivent

Et leurs baisers au loin les suivent

Comme des soleils révolus

Tout est affaire de décor

Changer de lit changer de corps

À quoi bon puisque c’est encore

Moi qui moi-même me trahis

Moi qui me traîne et m’éparpille

Et mon ombre se déshabille

Dans les bras semblables des filles

Où j’ai cru trouver un pays…

Après la guerre la vie reprend ses droits. Il abandonne la médecine pour l’écriture, rencontre les surréalistes, voyage, aime :

Extrait de « Les mots m’ont pris par la main »

Je demeurai longtemps derrière un Vittel-menthe

[…]

Nous étions trois ou quatre au bout du jour assis

À marier les sons pour rebâtir les choses

Sans cesse procédant à des métamorphoses

Et nous faisions surgir d’étranges animaux

[…]

Les prodiges sont là qui frappent la cloison

[…]

Garçon de quoi écrire

Des temps de fête d’insouciance

Il existe près des écluses

Un bas-quartier de bohémiens

Dont la belle jeunesse s’use

À démêler le tien du mien

En bande on s’y rend en voitures

Ordinairement au mois d’août

Ils disent la bonne aventure

Pour des piments et du vin doux…

J’ai pris la main d’une éphémère

Qui m’a suivi dans ma maison

Elle avait les yeux d’outre-mer

Elle en montrait la déraison

Elle avait la marche légère

Et de longues jambes de faon

J’aimais déjà les étrangères

Quand j’étais un petit enfant

[…]

Celle-ci parla vite vite

De l’odeur des magnolias

Sa robe tomba tout de suite

Quand ma hâte la délia..

dans une urgence désabusée

Je chante pour passer le temps

Petit qu’il me reste de vivre

Comme on dessine sur le givre

Comme on se fait le cœur content

À lancer cailloux sur l’étang

Je chante pour passer le temps

[…]

Après des amours dévastatrices Aragon rencontre Elsa Triolet et nous donne parmi les plus beaux textes amoureux

Suffit-il donc que tu paraisses

De l’air que te fait rattachant

Tes cheveux ce geste touchant

Que je renaisse et reconnaisse

Un monde habité par le chant

Elsa mon amour ma jeunesse…

Il n’aurait fallu »

Il n’aurait fallu

Qu’un moment de plus

Pour que la mort vienne

Mais une main nue

Alors est venue

Qui a pris la mienne..L

Mais plane l’ombre des dictatures et de la guerre. Vient une série de poèmes lacérés dont demeurent des bribes.

Notre destin ressemble-t-il à la guerre d’Éthiopie

On ne croit jamais dans l’abord que ce soit la peste qui gagne

Cependant rien ne se conquiert sans que se déchire une Espagne

Et l’on ne meurt que lentement des blessures de l’utopie

Dans « strophe pour le souvenir » (chanté sous le tire d’ « Affiche rouge »), il nous fait toucher du doigt la barbarie nazie et la générosité de la résistance à, travers l’exécution des membres du réseau Manouchian

Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes

Ni l’orgue ni la prière aux agonisants

Onze ans déjà que cela passe vite onze ans

Vous vous étiez servi simplement de vos armes

La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes

Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants

L’affiche qui semblait une tache de sang

Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles

Y cherchait un effet de peur sur les passants…

Ces nombreux extraits ont pour but de vous donner envie d’aller lire cette autobiographie où la poésie établit une proximité directe entre le lecteur et l’auteur porte l’expérience individuelle à une portée universelle.

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