Feuilleton 2021-22 : La croisière s’emmure Chapitre 11

Chapitre 11

Dépêche AFP

« Nous venons d’être informés qu’un paquebot de croisière, le Costa Covidia semble avoir échappé au contrôle de son équipage, dans le port de Marseille. Malgré plusieurs tentatives, il a même été impossible de remorquer le bateau jusqu’au quai. Après plusieurs vaines tentatives, il a été mis à l’ancre au large, obligeant ses passagers à attendre encore leur débarquement.

Une enquête est ouverte pour connaître les raisons de ce dysfonctionnement hors du commun ».

Dysfonctionnement ? Mais pas du tout, moi, Costa Concordia, je vais vous dire ce qu’il en est.

Tout d’abord, j’ai entendu dire sur la passerelle qu’aussitôt à quai, je serai désinfecté du sol au plafond et qu’un long moment s’écoulerait avant que je ne reprenne peut-être la mer. Mais que d’autres options étaient aussi envisagées : je consomme trop de fuel, trop d’électricité, je coûte trop cher en personnel, et patati et patata. De là à me transformer en hôtel à quai, il n’y a qu’une petite vague sur laquelle je ne veux pas naviguer.

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Feuilleton 2021 – 22 La croisière s’emmure Chapitre 10

Chapitre10

Journal de Lucie Azur :

Premier jour de confinement. C’est bien ma veine ! 14 jours de confinement en vue de Marseille ! Moi qui me faisait une joie de retrouver mon Lucien, mon capitaine au long cours, mon vieux loup de mer qui doit m’attendre là-bas dans notre petit hôtel sur le vieux port qui abrite nos retrouvailles chaque fois que nous faisons escale à Marseille… Ah oui c’est pas de chance vraiment. En plus je dois subir les assiduités de ce pauvre Pissefroid qui devient de plus en plus collant , il s’est amouraché de moi et s’imagine je ne sais quoi. Il va falloir que je trouve un moyen de m’en débarrasser … Lui dire que j’ai la migraine ? Le mal de mer ?… non pas crédible.Tiens je vais lui faire savoir que la situation requiert ma présence permanente au poste de commandement et que ne peux m’y dérober. Ah, d’ailleurs ça me permettra de faire d’une pierre deux coups : l’intimité que ça va créer avec le quartier maître qui me semble-t-il n’est pas insensible à mes charmes pourrait ouvrir une perspective intéressante pour les deux semaines à venir et me permettra de patienter en attendant les retrouvailles avec mon vieux loup de mer.

Feuilleton 2021 22 : La croisière s’emmure Chapitre 9

Chapitre 9

Maman,

Quand tu trouveras cette lettre, je ne serai plus sur le bateau. Je n’en peux plus de ce confinement. Pardonne_moi, mais cette croisière, je l’avais faite pour toi, tu allais tellement mal que je n’ai pas pu refuser de t’accompagner.

Mais les élucubrations de la Veaulau, les élucubrations de Maître Kim et les recommandations de ce faux-jeton de Pissefroid – soit disant Docteur !- , très peu pour moi. J’aurais cent fois mieux préféré partir en vacances avec mes copains.

Et puis, j’ai rencontré Lola, la fille de l’un des membres de l’équipage lors des visites autorisées sur le pont. Elle connaît bien Jeantou, celui qui a l’œil sur nous pendant ces sorties. Il ne dit rien lorsqu’on s’isole un peu pour parler et faire connaissance.

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Feuilleton 2021 2022: La croisière s’emmure chapitre 8

Chapitre 8

Ratatouille m’avait juré que ce serait le meilleur voyage de ma vie. Le meilleur voyage culinaire, j’entends. Car la place d’un rat d’égout n’est pas sur un bateau de croisière. C’est lui qui a eu l’idée car il en avait marre de m’entendre me plaindre. Me plaindre de la bouffe dégueulasse des rues, de mes congénères rachitiques devenus hyper violents à cause de leurs estomacs vides.

Ratatouille, il prend tout ça avec du recul, car il a connu la misère et puis la notoriété à Paris en tant que chef cuistot. Un rat devenu chef, élément indispensable au sein de l’un des restaurants les plus cotés de la capitale, on croirait à une énorme blague. Mais non. Je crois qu’il restera l’exception qui confirme la règle. Et puis il a tout arrêté, car trop jalousé par les rats des rues, menacé de mort s’il ne livrait pas le secret de ses talents culinaires, et tout ! C’est pour ça qu’il a émigré à Marseille. Il n’a révélé son identité à personne ici, sauf à ses amis les plus proches, dont moi. Il est redevenu un vulgaire rat d’égout, qui trime pour trouver de quoi se nourrir chaque jour. Puis un jour il a eu l’idée des croisières. Je vous explique.

Les bipèdes raffolent de ce genre de voyage. Des jours et des jours enfermés dans un paquebot, avec un tas de trucs « avantageux ». Une piaule de luxe de 12 m² (alors qu’ils crieraient au scandale s’ils vivaient au quotidien dans une boîte à sardines comme celle-là), une salle de bains privative (avec zéro place et zéro fenêtre, je vous dis pas les odeurs), des activités débiles avec plein d’autres bipèdes du bateau, une mini piscine qui pue le chlore à pleine truffe, et de la bouffe. Énormément de bouffe. Et pas de la bouillabaisse de première classe, non, non. Des pieds et paquets d’agneau, de la daube, d’autres trucs épicés Provençaux, mais aussi des truffes du Périgord, du foie gras du Sud-Ouest, des frites du Nord, du fromage de Normandie, de l’aligot, du bœuf bourguignon, des fars bretons, et j’en oublie. Ils se sont pas emmerdés pour la thématique de la croisière : « la France sur les flots du Costa Covidia ». Sans doute que les producteurs de la région PACA préfèrent recevoir les clients à leurs propres tables plutôt que de participer à cette mascarade. Bref. Moi perso c’est ça qui m’a poussé à embarquer : la bouffe luxueuse. Pendant 8 jours, peinard.

Pendant 8 jours j’ai même vu l’Italie et d’autres pays dont je me rappelle pas le nom. Je savais même pas qu’il existait d’autres pays que la France. Qu’il existait une autre ville que Marseille (à part Paris, grâce à ma rencontre avec Ratatouille). Je suis qu’un rat et faut pas m’en demander trop, niveau intellectuel. J’ai aussi rencontré des personnalités bipèdes extravagantes, faut que je vous raconte. J’ai mes préférées, toutes liées à des anecdotes de bouffe, surtout les derniers jours ! Pour vous la faire courte, tous les membres du bateau même les voyageurs mangeaient dans une grande salle de restaurant durant les 8 jours de la croisière. Et évidemment, la plupart ne parvenaient pas à finir leur assiette. Qu’est-ce que j’ai pesté intérieurement contre ces gaspilleurs qui jettent leur pognon par les fenêtres ! Mais en même temps je ne pouvais pas leur en vouloir : leur gaspillage finissait dans ma gueule. Tous les restes d’assiettes étaient en effet jetés dans les poubelles, lesquelles se situaient dans un local spécifique dans lequel j’ai d’ailleurs pris mes quartiers, caché entre des vieux cartons (en fait c’était la seule pièce non luxueuse du paquebot, ça collait parfaitement avec mes origines). Ratatouille ne m’avait pas menti, je me suis régalé ! Je crois que j’ai pris 1 kg…

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Feuilleton 2021-22; La croisière s’emmure Chapitre 7

Chapitre 7

Jeantou

Sur le bateau, on m’appelle Jeantou. C’est pas flatteur, mais il faut rien dire. Comme ça on me laisse tranquille la plupart du temps.

Bien sûr dès le premier jour du confinement on m’a collé au poste de garde de la troisième coursive. A la relève, les gars sont toujours en retard. Certains passent leur tour… Tout est Normal, les gradés ne disent rien… et à vrai dire, ça m’est égal, et même je ne demande que ça, être loin de leurs quolibets et des jeux stupides auxquels ils passent le temps depuis qu’ils n’ont plus rien à faire.

Ici, je suis tranquille, je joue sur mon portable. La plupart du temps je fais semblant, c’est pour me donner contenance : j’observe. C’est fou ce qui se passe dans cette immobilité et ce silence.

La vie des cabines filtre sous les portes : les moments de tendresse, d’ennui, les éclats de voix : dans neuf mois, il y aura autant de nouveaux landaus que de couple séparés, d’amis fâchés.

Depuis le cinquième jour, je peux mettre une tête sur leur voix : ça m’amuse. Parfois ça cadre, parfois, pas du tout. Oui, à partir de ce jour-là, comme la tension pouvait devenir incontrôlable, on a permis aux passagers qui n’avaient pas de symptômes, une promenade sur les ponts, à tour de rôle, par groupes de cent. J’aime, au départ ou à l’arrivée capter les regards échangés, les sourires esquissés, les rapprochements. Je fais semblant de ne pas surprendre les sorties furtives pour un billet glissé sous une porte, les rencontres éphémères.

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Feuilleton 2021 – 22 : La croisière s’emmure: Chapitre 6

Pensées du Dr Pissefroid au 8ème jour devant Marseille

Tout allait bien et pourtant tout allait finir : Marseille, retrouver le train-train, la morne famille, les patients ronchons, les rhumes, les gastros, les prostates, les varicelles.

Tout allait si bien sur le bateau, ma Lucie, éblouissante, lumineuse, ma Lucie retrouvée chaque nuit dans ma cabine ou dans la sienne. Ah, quelle croisière ! Et là, maintenant, YOUPI ! Huit jours de confinement, huit jours de plus, huit jours de gagnés.Ah ! si ce confinement pouvait durer encore et encore . Ah ! si cette épidémie sur terre pouvait durer encore longtemps, longtemps, longtemps…

Feuilleton 2021 22: La croisière s’emmure. Chapitre 5

10ème jour de confinement :

Fabio mécanicien de 38 ans, originaire des Philippines devait rentrer auprès de sa femme et leurs deux enfants à la fin de cette croisière mais il n’a pas pu être rapatrié en raison de la mise en quatorzaine du bateau

Son contrat, comme celui de la plupart des membres d’équipage à bord, est maintenant terminé depuis 10 jours. Ces contrats prévoient une rotation après 10 semaines. Fabio est à bord depuis trois mois, certains depuis plus longtemps, mais après cette quatorzaine , la principale difficulté à laquelle ils seront confrontés sera la relève de l’équipage en raison des fermetures des aéroports et des exigences en matière de visas.
Difficile de mesurer l’impact psychologique de ces marins face à cette situation exceptionnelle qui affecte leur vie familiale.

La colère de Fabio, contenue jusque-là, atteint son paroxysme en constatant impuissant les frontières se fermer les unes après les autres. Il décide alors d’aller voir la Professeure Jeanne Veaulau pour lui parler de son désespoir :

Bonjour Fabio, que vous arrive-t-il ? interrogea la jeune professeure.

C’est difficile, oui vraiment difficile, répondit Fabio. il n’y a pas de fin en vue ! Mes enfants me demandent toujours à quel moment je rentrerai à la maison. Comment leur expliquer. Satanée pandémie ! Je suis fatigué, épuisé et désespéré. Je suis en mer depuis 3 mois et je ne sais pas quand je pourrai les revoir. C’est très frustrant.

J’ai entendu dire par la capitaine Lucie Azur qu’ils envisageaient peut-être de ne pas nous relever, donc mon retour à la maison pourrait être annulé. Je suis un peu écœuré par la façon dont les gens de mer sont traités et je  me demande combien d’épouses attendent leur mari, combien de pères et de mères attendent de voir leurs fils..

Oui, notre santé mentale est mise à rude épreuve. Aujourd’hui, avec ce confinement, nos esprits sont dans un autre monde. Nous marchons tous sur une corde raide, nous aussi, même si nous sommes des touristes, nous subissons le même sort

Laissez- moi rire ! rétorqua Fabio, ceux qui voyagent par pur plaisir et ceux qui doivent se déplacer pour survivre mènent-ils le même combat ?  Vous les croisiéristes en quête d’abondance, de divertissement et de luxe, vous avez droit à  beaucoup d’activités jusqu’à la veille du débarquement final, vous avez  droit à plusieurs spectacles, on vous offre des boissons et tout est gratuit c’est vraiment deux croisières pour le prix d’une ….mais nous !!!!!
Après la quatorzaine vous pourrez rentrer tranquillement chez vous… mais nous?  Non seulement on aura travaillé 15 jours de plus, mais  il nous faudra sûrement  rester 14 jours de plus dans un hôtel avant de pouvoir rejoindre notre foyer…et en payant de surcroît !!!!

Cher Fabio, j’en conviens, nous ne prenons pas assez conscience de la pénibilité de votre travail mais….

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Feuilleton 2021 22 La croisière s’emmure 4

Costa Covidia. M’enfin comme dirait Gaston Lagaffe. Comment voulez-vous qu’avec un nom pareil, je n’attire pas toutes les catastrophes ?

Ils auraient dû faire attention avec les gènes maudits qui m’ont été transmis par des générations de paquebots. Récemment le Costa Concordia a beaucoup fait parler de lui et de son capitaine. Quant à mon arrière-grand-père le Titanic, qui ne connait pas son histoire ?

Me voici bloqué en face de Marseille comme un vulgaire porte-containers qui attend un pilote pour entrer dans le port. Quand vais-je pouvoir enfin m’amarrer et me débarrasser de toute cette populace qui grouille dans mes entrailles ?

Je ne parle pas uniquement du personnel de bord qui comporte un nombre incroyable de nationalités, à tel point que la cuisine est une véritable tour de Babel où l’anglais y est autant massacré que la gastronomie. Non, je vous décris ces croisiéristes au rabais qui pour échapper à leur trop bruyante cité et à leurs voisins trop présents se précipitent pour profiter de quelques jours de calme avec juste quelques 4 000 personnes à leurs côtés. Il est vrai que le tarif est si attractif !

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Feuilleton 2021- 22, La croisière s’emmure 3

La poignée . 

Avant cette terrible annonce , la vie était belle. Mon existence me convenait . 

Mais maintenant, je sombre dans l’ennui: oubliée , délaissée . Avant , j’étais calinée , pressée, entourée, effleurée , appuyée , empoignée … et de ce fait , je devenais glissante , poudrée , transpirante, parfumée … Que d’émotions en une seule journée ! Aujourd’hui , je suis froide , immobile , sans intérêt . Tous les passagers sont confinés , plus d’allers -retours dans les coursives . Ma porte reste calée contre le mur et seule , la capitaine , qui arpente les couloirs pour s’assurer que personne ne rompe la solitude imposée , me frôle :unique plaisir de ces heures pesantes qui s’éternisent .

Feuilleton 2021-22 la croisière s’emmure 2

Maître Kim H+4

Mais qu’est-ce que je suis venu faire dans cette galère ! Je déteste la mer, je déteste les milieux clos, je déteste les gens… huit jour passe encore, le chèque vaut bien quelques sacrifices… mais quatorze jours de confinement supplémentaire pour deux malades, qu’on ne me la fasse pas !

Téléphone… où est mon téléphone… ah oui au fond du sac…

– Oui ?

– C’est Marie

– Ah bonjour ma chérie, si tu savais ce qui m’arrive !

– Oui, je sais… toutes les télés et les radios en parlent. Le Costa Covidia est maintenu en quarantaine à l’entrée du port de Marseille. Pauvre chéri…Tu crois que je pourrai t’envoyer des oranges ?

– Marie, comment peux tu plaisanter ! Il ne m’est jamais rien arrivé de pire. Enfermé, je suis enfermé… non isolé. Quand j’ai voulu aller demander des comptes , un matelot m’a intimé l’ordre de regagner ma cabine. Sait-il seulement qui je suis ?Où est la Liberté ? Mais qu’est-ce que je suis venu faire dans cette galère ?

– Allons mon cher Maître Kim… ZEN… on respire, on garde son sang froid. D’ailleurs, ton paquebot… il n’était pas un peu en avance ? Tu m’avais dit que tu avais juste le temps de rejoindre Saint- Agrève pour ton nouveau contrat ? Tu voulais seulement prolonger ton séjour avec quelque belle conquête…

– Marie, tu n’as pas honte  de ma faire une scène alors que je suis en enfer ! Tu n’es qu’une égoïste, mesquine et perfide…Adieu !

Il ne manquait plus que ça! Je ne supporte la bassesse. Et Vera qui m’attend sur le débarcadère… Elle au moins, elle ne me fait pas d’histoire. J’ai mis les points sur les I dès le début : que j’étais marié, que je ne voulais pas faire de peine à ma femme qui ne le méritait pas… pourtant ! Quand on se retrouve, c’est du pur bonheur…Je sauterais bien à la mer pour la rejoindre si je n’avais pas si peur de l’eau. je l’avais convaincue de, m’accompagner en Ardèche : stage jeûne, marche afghane. Un contrat en or, avec des perspectives. Je ne peux absolument pas rester ici. Le dois trouver un échappatoire…les marges sont étroites. Ils ne me paieront qu’à terre dans les bureaux de l’Agence. Je dois me tenir à carreaux. J’ai besoin de ce fric!Qu’est-ce que je suis venu faire dans cette galère ? Je vais appeler Jeanne. Même si elle m’agace avec ses grands airs d’intellectuelle, il faut qu’on fasse bloc.Et l’Ardèche ! Téléphoner à Max d’abord…

Où ai-je mis ce fichu téléphone ? Ah… « Allô », Max ? Ça sonne dans le vide. Tant mieux, un message suffit «  stage impossible. Suis coincé sur le Costa Covidia. Te trouve une solution ».

le problème, c’est que je n’en ai pas. Surtout d’ici… dans cette galère ! Il faudra que je leur fasse valoir au Costa Covidia. Ce contrat qui me passe sous le nez, ils vont avoir intérêt à me dédommager… Trouver un remplaçant, c’est chaud…Il faut pas qu’il me pique le filon. Je peux pas le proposer à Marie, dans l’état où elle est… elle serait trop heureuse.

Sonnerie Téléphone. Pourvue que ça ne soit pas encore Marie, ni Max..

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